Monnaies ou Jetons ?

Au cours de certaines époques troublées de notre Histoire (Révolution, guerres de 1870-71, 1914-18 et 1939-45), des monnaies dites de « nécessité » ont été mises en circulation pour pallier la pénurie de monnaie de billon. Elles ont revêtu différentes formes : jetons métalliques, billets, cartons et timbres-monnaie.Pendant la période révolutionnaire, il y a eu seulement huit ou neuf émetteurs de monnaies de nécessité métalliques dont les célèbres frères Monneron, négociants à Paris. En revanche, un nombre important de billets de nécessité, connus sous l’appellation de « billets de confiance », ont été émis par les municipalités entre 1791 et 1793.

Durant les guerres de 1870-71 et 1939-45, des billets de nécessité ont été répandus dans le public, mais en nombre relativement restreint si on les compare aux énormes quantités de billets et jetons fabriqués pendant la première guerre mondiale (1914-18) et les années suivantes (1919-24).

On peut répartir les émissions de monnaies de nécessité au cours de la décennie 1914-1924 en deux groupes qui se différencient à la fois par la qualité des émetteurs et l’importance des zones d’utilisation.

Les unes ont été réalisées par les chambres de commerce, les syndicats de commerce et d’industrie, les unions ou fédérations de commerçants et les municipalités. Elles bénéficiaient de l’autorisation écrite ou, dans la plupart des cas, d’un accord tacite des autorité monétaires qui exigeaient qu’un dépôt de garantie équivalent au montant de l’émission fût effectué à la Banque de France. L’aire de circulation de telles monnaies, qualifiées de semi-officielles, couvrait souvent une région entière et parfois même s’étendait au-delà. C’était le cas, par exemple, des émissions de la Région Provençale, des chambres de commerce de l’Hérault ou de l’Union Latine de Toulouse.

Les autres, de caractère privé, ont été le fait de commerçants, d’industriels, de coopératives, d’entreprises de transport etc… Elles ne faisaient l’objet ni d’autorisation administrative, ni de dépôt de garantie. Ces monnaies ont eu une utilisation beaucoup plus restreinte souvent limitée aux besoins des émetteurs.

En dehors des époques troublées rappelées ci-dessus, et sans que cela soit motivé par une raréfaction de la monnaie nationale, de nombreux organismes privés ont fait fabriquer des jetons-monnaie pour faciliter et sécuriser leurs paiements internes. Un grand nombre d’émissions de ce type ont été réalisées, particulièrement entre 1850 et 1914, période d’intense développement économique, les trois décennies 1880-1910 étant les plus prolifiques. Ce sont les jetons utilisés par les grandes sociétés industrielles et les compagnies minières pour leurs cantines et économats. Ce sont aussi ceux des coopératives ouvrières et sociétés de consommation dont l’existence et l’essor furent liés aux concentrations industrielles. De même, les jetons des puissantes coopératives des compagnies ferroviaires notamment celles des Chemins de Fer de l’Est, de la Cie PLM ou de Paris-Orléans. L’armée a, elle aussi, mis en circulation des jetons-monnaie essentiellement pour les besoins de ses mess, cantines et coopératives.

Il faut y ajouter les très nombreux jetons en usage dans les cafés, brasseries, restaurants, dans les lieux de distraction (cafés-concerts, cabarets, music-halls, dancings, maisons d’auditions musicales, fêtes foraines etc…) et dans les maisons de tolérance. Mentionnons aussi les jetons destinés à faire fonctionner les distributeurs automatiques et les diverses machines à sous.

Les jetons monétaires d’origine privée n’étant pratiquement jamais datés, il est difficile de distinguer ceux qui ont été frappés pour parer au manque de monnaies divisionnaires de ceux qui ont répondu aux besoins propres de leurs émetteurs. Aussi est-il courant d’appeler « monnaie de nécessité » l’ensemble des jetons-monnaie, qu’ils aient été mis en circulation en période de pénurie monétaire ou à tout autre moment.

Nous signalerons enfin les jetons à caractère publicitaire bien qu’ils ne soient pas destinés à payer une marchandise ou un service et que certains s’apparentent plutôt à des médailles. Mais ces jetons, très répandus dans la période 1820-1870, sont souvent collectionnés par les amateurs de monnaies de nécessité, en particulier ceux qui ont choisi un thème régional.

Les essais

Il existe peu de véritables essais de monnaies de nécessité, les plus classiques étant ceux de Béthune, Dijon et Marseille. En fait, la plupart sont des pièces d’hommage, frappées avec les mêmes coins que ceux utilisés pour les pièces destinées à la circulation, mais sur flans de métaux différents : laiton, cuivre, maillechort, cuivre doré, argent. Offerts gracieusement par le fabricant, les essais étaient généralement distribués aux membres du corps consulaire de la ville, aux notables, aux représentants de l’Etat ainsi qu’aux députés et sénateurs.

La frappe des essais en argent était souvent limitée à quelques unités, mais elle pouvait atteindre plusieurs dizaines d’exemplaires, voire dépasser la centaine. Ces essais ne sont pas toujours les plus rares. Ceux de Besançon, Nice ou Thann en cuivre sont plus difficiles à trouver que les essais en argent de ces mêmes villes qui, en raison de la nature du métal, ont été thésaurisés.

Certains essais ont été fabriqués pour des négociants, tels ceux de la Chambre de Commerce de Nice frappés sur flans d’argent et de cuivre à la demande de Louis Ciani. De même, des frappes postérieures à l’émission semblent avoir été effectuées pour quelques localités : Annonay, Blois, Neuilly-sur-Seine, Rouen et Saint-Germain-en-Laye.